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Cameroun et l’État de droit

19/03/2015 von Anika Becher
Tags:
Kamerun, LGBTI

Notre voyage placé sous le thème des droits des personnes LGBTI au Cameroun touche à sa fin. C’est l’occasion pour moi de braquer les projecteurs sur la situation des droits humains dans le pays. Les forces de sécurité camerounaises ne me laissent pas le choix de toute façon.

Toutes les quatre minutes un téléphone sonne. Chaque appel apporte de nouveaux enseignements, qui se contredisent bien souvent. Il s’agit de discuter ces informations au sein du groupe, d’en vérifier le contenu, et de les transmettre à d’autres contacts. L’engagement sur le terrain en faveur des droits de l’homme demande beaucoup d’effort et du temps. À Yaoundé, nous en prenons de nouveau conscience.

Rétrospective. Le dernier soir de notre séjour à Douala nous rencontrons, dans un cadre informel, le groupe «Tribunal Article 53» qui, sur son portail web, dénonce des violations des droits humains au Cameroun. Les membres du groupe parlent de leur travail et évoquent les nombreuses intimidations auxquelles ils sont confrontés. «Nous risquons à tout moment d'être arrêtés», dit Gerard Kuissu, qui s’engage surtout contre l’impunité. «Qui sait, peut-être aussi aujourd’hui.» Il se force à sourire. Tout le monde sait qu’il est sérieux.

Il a vu juste. Peu après notre rencontre samedi soir, Gerard est arrêté non loin de notre hôtel. Les officiers lui posent toujours les mêmes questions. Ils l’accusent de planifier la déstabilisation du pays avec des forces étrangères – à savoir avec nous, entre autres. Pendant douze heures, il est empêché de contacter son avocat. Lorsque celui-ci se rend à la gendarmerie lundi matin, il apprend que son client aurait été transféré au ministère de la défense à Yaoundé. Ses alliés insistent pour en savoir plus. Résultat : Gerard semble ne jamais être arrivé à Yaoundé.

Conjointement avec nos collègues du bureau régional à Dakar, nous lançons une «Urgent Action», une action d’urgence, et nous faisons appel à plusieurs acteurs européens. Entre-temps, nous sommes arrivés à Yaoundé. Selmin et Steve décident d’intervenir personnellement auprès du colonel compétent. Ils reviennent soulagés: ils ont pu parler brièvement avec Gerard. Il est mardi. Nous sommes en train de discuter avec l’avocat lorsque celui-ci reçoit un coup d’appel du colonel. L’accusation est abandonnée, Gerard est libéré mardi soir. Vu les circonstances, il se porte bien. «Je remercie Amnesty International du fond du cœur.» nous dit-il. «La lutte continue.»

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Alice Nkom a été récompensée du 7ème prix des droits de l’homme d’Amnesty International pour son engagement en faveur des droits des lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et intersexués (LGBTI) au Cameroun. Nous l’avons rencontrée à Yaoundé.

Malgré l’issue favorable, le cas de Gerard illustre de façon exemplaire la faiblesse de l’État de droit au Cameroun. De façon systématique, le gouvernement recourt à la justice pénale afin de faire taire les voix critiques, l’opposition. Les arrestations arbitraires, les procès injustes et la maltraitance de prisonniers sont à l’ordre du jour – et ceci non seulement depuis l’adoption, l’année dernière, de la loi anti-terroriste.

L’impunité pose elle aussi un problème d’envergure au Cameroun. Les forces policières et le personnel pénitentiaire ne sont pas poursuivis en justice pour les maltraitances commises. Même des cas manifestes de torture ou d’homicide extralégal restent impunis. Par ailleurs, nos discussions avec la Commission Nationale des Droits de l‘Homme ont révélé que des efforts sérieux n’ont toujours pas été entrepris pour mettre toute la lumière sur la brutale répression des émeutes en février 2008, qui a fait des victimes notamment parmi les enfants et les jeunes.

Quid de la communauté des LGBTI? Elle souffre elle aussi du climat d’impunité comme le montre la mort tragique d’Eric Lembembe. En été 2013, le président de la «Cameroon Foundation for AIDS» est retrouvé mort à son domicile. Ses assassins l’avaient torturé avec un fer à repasser avant de lui briser le cou. Des éléments de preuve n‘avaient pas été recherchés, ni des témoins.

C’est pourquoi nous tenions d’autant plus à visiter la tombe d’Eric Lembembe juste après notre arrivée à Yaoundé. En compagnie de sa sœur, son frère et quelques-uns de ses amis, nous nous sommes rendus au cimetière pour y allumer une bougie d’Amnesty International. Ce fut un de ces moments où il est inutile de parler; plus tard, les militants ont pourtant confirmé que l’assassinat avait eu l’effet escompté : la peur de mourir est omniprésente. Mais cela ne changerait rien dans leur engagement: «Eric nous a légué sa bataille.» dit un ami proche. «Ce legs pèse lourd, mais nous n’avons pas le droit de le décevoir, lui, et sa famille.»

La mort d’Eric Lembembe devait faire taire les militants à ses côtés tout comme la communauté LGBTI tout entière. Même si leurs voix sonnent timorées et incertaines – elles ne résonnent pas moins fortement. C’est une excellente nouvelle pour le Cameroun.

Par Anika Becher, responsable Afrique de la section allemande d’Amnesty International

Bild oben:

Drapeau de solidarité de Berlin pour la communauté des LGBTI au Cameroun

© Amnesty International / Raphael Kreusch